Prix PaxSahel 2022: A la découverte du lauréat dans la catégorie presse en ligne/presse écrite

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Kamélé FAYAMA (à droite), recevant son prix des mains du parrain du Prix PaxSahel 2022, M. Pascal Magan OUATTARA

Le prix PaxSahel 2022 en catégorie presse écrite/en ligne est revenu à Kaméle FAYAMA des Éditions Sidwaya avec son œuvre intitulée :« Conflit foncier à Kankounadeni : un interminable feuilleton ensanglanté ». Il a reçu un prix composé d’un trophée, d’une attestation, d’un matériel de production.

Parcours professionnel de Kamélé FAYAMA

Admis au concours de recrutement d’assistants en Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication en 2006, il a d’abord été affecté comme Chargé de communication à l’Institut des Peuples Noirs (IPN) en septembre 2008, après sa formation à l’Institut des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication, ex-Centre de Formation professionnelle de l’Information (CFPI). En janvier 2010, Une autre affectation l’envoya dans la région des Cascades pour assurer le poste de chargé de communication du gouvernorat de Banfora. Après ces expériences de chargé de communication, il fut renvoyé à Dédougou de juin 2011 à Septembre 2020 en tant que chef de service régional des Editions Sidwaya de la Boucle du Mouhoun. Depuis septembre 2020, Kamélé FAYAMA est le rédacteur en chef de Sidwaya Bobo à la direction régionale des Editions Sidwaya de l’Ouest.

Découvrez ci-dessous son article à la 6e édition du Prix PaxSahel dans la catégorie Presse en ligne/écrite

Conflit foncier à Kangounadéni: Un interminable feuilleton ensanglanté

Un conflit foncier vieux d’une vingtaine d’années met à mal le vivre-ensemble des populations de deux villages voisins, Kangounadéni et Boussanra, dans le département de Tiéfora, province de la Comoé, région des Cascades. Et pour cause, des habitants de Kangounadéni contestent la propriété des terres à Adama Sory, originaire de Boussanra. Malgré les implications du chef de canton de Karaborola, Maouran Tolé Sagnon et les décisions de justice, la crise reste toujours ouverte entre les belligérants. Sidwaya a rencontré, en mai 2022, les différents acteurs qui ont fait des propositions de sortie de conflit.

Après une vingtaine d’années de latence, un conflit foncier entre des habitants du village de Kangounadéni et la famille de Adama Sory, du village de Boussanra, tous les deux dans le département de Tiéfora (province de la Comoé, région des Cascades), a dégénéré en affrontements sanglants, le mercredi 9 février 2022. Au décompte : quatre morts (deux de chaque camp) et de nombreux dégâts matériels dont une cinquantaine de motos incendiées ou détruites et des arbres abattus. A Kangounadéni, en cette matinée du mercredi 18 mai 2022, soit trois mois après le drame, des personnes, dont le chef du village et le chef de terre, se sont retrouvées sous un arbre à palabres pour discuter du problème. Et pour cause, la soixantaine bien remplie, Adama Sory du village voisin, Boussanra, revenu de son aventure de la Côte d’Ivoire dans les années 2000 pour s’installer définitivement au bercail, a pris ses quartiers sur « les terres » de son géniteur, feu Kassoua Sory, à Kangounadéni. « Lorsque je suis rentré de la Côte d’Ivoire, j’ai signifié à mon papa, de son vivant, mon intention de rester définitivement au village. Par conséquent, je lui ai suggéré de me trouver des terres cultivables. C’est là qu’il m’a conduit sur ses terres qu’il cultivait à Kangounadéni », explique Adama Sory. Des terres dont la paternité est mise en cause par des ressortissants de Kangounadéni. « Nous nous sommes installés sur ces terres, ma famille et moi en 2002 jusqu’en 2006 où des ressortissants de Kangounadéni sont venus les réclamer », relate avec amertume le sexagénaire. Sanlé Poinou Salifou Sory est le chef de file du groupe qui réclame la propriété de ces terres. « De par le passé, le premier occupant des terres en était le propriétaire. Et il est montré que les premiers occupants des terres disputées aujourd’hui appartiennent à nos grands-parents. Aujourd’hui, personne d’autre ne peut venir se proclamer propriétaire terrien ici en dehors de nous », fait-il savoir. Lorsqu’Adama Sory est venu s’installer, ajoute-t-il, lui et d’autres familles y avaient déjà planté des anacardiers. C’est par la suite qu’il est venu leur brandir des documents leur faisant savoir qu’il en était le propriétaire.

Le verdict des ancêtres

Distants d’environ 5km, Boussanra et Kangounadéni sont séparés par un cours d’eau. « Un cours d’eau constitue la frontière naturelle entre les deux villages. Il n’est donc pas question que Adama Sory traverse le cours d’eau pour se réclamer propriétaire terrien à Kangounadéni », fait savoir le chef de village. C’est le début d’une bataille qui va conduire les protagonistes devant les autorités coutumières, administratives et judiciaires. Entouré de ses conseillers bien imprégnés des questions foncières, Maouran Tolé Sagnon revient, en cette fin de matinée du 18 mai 2022, sur ce conflit vieux d’une vingtaine d’années qui a viré au drame le 9 février 2022. « Ce qui est arrivé à Kangounadéni, comme dans d’autres localités du canton de Karaborola, est malheureux. Depuis des décennies, les gens cohabitaient sans problème. S’il y a conflit aujourd’hui, c’est parce que certains ont outrepassé leurs limites », signifie-t-il. Il précise que l’espace cantonal de Karaborola qu’il dirige dispose d’une organisation pour le règlement des litiges et conflits. « A cet effet, des centres d’écoute et de conciliation ont été mis en place dans les villages. Dans le cas d’espèce à Kangounadéni, les parties ont été entendues par le chef du centre d’écoute et de conciliation de cette localité », fait-il savoir. Mais, poursuit-il, il s’est avéré par la suite qu’il y avait un conflit d’intérêt, parce que la famille du chef du centre était impliquée dans cette affaire. C’est pourquoi, dit-il, il a été dessaisi au profit d’autres conseillers pour garantir l’impartialité. Après avoir écouté les différentes parties en associant les voisins de l’espace querellé, des instructions ont été données et des conseils prodigués pour résoudre la question de façon amiable, selon Tolé Sagnon. « Nous ne nous sommes pas seulement contentés de convoquer les protagonistes pour les écouter. Nous avons fait ce qu’on appelle dans notre jargon un transport cantonal. Des conseillers se sont retrouvés sur le terrain querellé avec les différentes parties qui ont, chacune, donné les limites de leurs terres. Avec ces limites, un croquis a été établi. Mais ce schéma était inexploitable parce que chacun a marché sur les limites de l’autre », soutient Maouran Tolé Sagnon. A son avis, le schéma témoigne que les déclarations de l’une des parties ou des deux sont inexactes. Devant le chef de canton de Karaborola, les tiraillements ont abouti à des rituels sur les terres querellées pour désigner les véritables propriétaires terriens. « Les chefs de la tradition ont, à cet effet, interrogé les ancêtres avec un poulet qui a désigné clairement les propriétaires terriens », indique Maouran Tolé Sagnon qui refuse de communiquer ce verdict, parce que « la situation est toujours tendue ». Mais ce verdict des ancêtres, regrette le garant des us et coutumes, a été rejeté par l’une des parties. C’est pourquoi, dit-il, l’affaire s’est retrouvée devant l’administration et les tribunaux en 2006. « Si ce verdict et les consignes données avaient été respectés, il n’y avait pas lieu de se retrouver devant les autorités administratives et judiciaires », se convainc-t-il.

Malgré les décisions de justice…

Klofoua Sory et 12 autres ayant été assignés en justice par feu Kassoua Sory, ils ont été condamnés, à l’audience du 18 août 2006, en premier ressort par le Tribunal de grande instance (TGI) de Banfora, en matière civile et commerciale, à cesser tout trouble de jouissance quant au champ litigieux. Une décision confirmée par la Cour d’appel de Bobo-Dioulasso, le 7 juin 2010. Non contents de la décision du TGI de Banfora et l’arrêt de la Cour d’appel de Bobo-Dioulasso, Klofoua Sory et les 12 autres se sont pourvus en cassation où ils sont encore sortis perdants. Toutes les voies judiciaires épuisées, Adama Sory, héritier de feu Kassoua Sory, sa décision de justice exécutoire en main, ne parvient toujours pas à rentrer en possession de ses terres. « Malgré les différentes décisions de justice en ma faveur, je suis devenu persona non grata à Kangounadéni. Je n’ose même pas mettre pied dans mon champ aujourd’hui au risque de me faire lyncher », lâche-t-il, tout dépité. Pire, outrepassant cette décision de justice, une confrontation entre les deux camps est survenue le 9 février 2022, lorsque Adama Sory a voulu récolter ses anacardes. Avant ces affrontements, fait savoir Adama Sory, ses protagonistes ont saccagé à plusieurs reprises ses habitations dans le champ disputé. Des propos corroborés par un de ses proches qui a témoigné sous le couvert de l’anonymat. « Ils ont d’abord été condamnés à six mois de prison ferme. Le jour où ils sont sortis de taule, ils se sont dirigés vers le champ où ils ont tout saccagé », soutient-il.

La zone rouge

Pour l’héritier de feu Kassoua Sory, du moment où il ne peut pas jouir de son dû, l’on ne peut pas dire qu’il a eu gain de cause. Et cette difficulté d’exécuter la décision de justice, il l’impute à la brigade territoriale de la gendarmerie qui « ne joue pas pleinement son rôle ». « Mes adversaires ont écopé de peines d’emprisonnement ferme. Mais la gendarmerie ne parvient pas à mettre la main sur eux bien qu’ils soient à quelque 25 km de Banfora », regrette-t-il. Il précise qu’à plusieurs reprises, il a fait recours à la gendarmerie pour les constatations après les dégâts dans son champ, mais elle n’est jamais venue. « Aussi, lorsqu’il y a eu les tueries du 9 février 2022, la gendarmerie nous a demandé d’enterrer nos morts», indique Adama Sory. Sous les conseils de son avocat, M. Sory dit avoir refusé d’enterrer les corps jusqu’à ce que la gendarmerie vienne sur les lieux trois jours après le drame. Pendant ce temps, ses adversaires avaient déjà inhumé les leurs, sous les ordres des pandores. « Après le drame du 9 février, la gendarmerie a demandé de transporter les corps à Banfora. Idée à laquelle le chef du village s’est opposé. Finalement, elle a demandé au CVD (ndlr, Comité villageois de développement) de photo[1]graphier les corps et c’est deux jours après qu’elle nous a autorisés à les enterrer. Ce que nous avons fait », raconte, les yeux embués de larmes, Sanlé Poinou Salifou Sory du village de Kangounadéni. Selon une source proche du dossier qui a requis l’anonymat, les éléments de la brigade territoriale de gendarmerie de Banfora mettent en avant la situation sécuritaire dans la zone de Kangounadéni pour ne pas s’y rendre. Dès les premières heures de l’affrontement, poursuit-elle, la gendarmerie a souhaité solliciter le concours du Peloton de surveillance d’intervention de la gendarmerie (PSIG) pour se rendre sur les lieux. Au final, les pandores, à ses dires, ont laissé entendre qu’il était risqué de s’y rendre parce c’est une zone rouge. « La situation est restée ainsi jusqu’à ce qu’un avocat de la partie plaignante mette la pression pour que la gendarmerie, appuyée par un détachement militaire, aille sur les lieux trois jours après le drame », précise la source.

Des failles relevées

Quant aux condamnés, ils disent craindre la gendarmerie et la justice. «Nous ne pouvons pas nous rendre en ville (ndlr, Banfora) de peur de nous faire arrêter bien que nous soyons les véritables propriétaires terriens », explique avec amertume Sanlé Poinou Salifou Sory. Son grand frère, dit-il, a été mis aux arrêts lorsqu’il s’est rendu un jour à la Maison d’arrêt et de correction de Banfora pour une visite à son fils impliqué dans les faits du 9 février 2022. « Si l’on parvient à nous expulser de ces terres, qu’allons-nous devenir avec nos nombreuses familles ? », s’interroge Salifou Sory. Selon le chef de canton de Karaborola, les chefs coutumiers, qui se sont investis pour une médiation, selon les voies de la tradition, n’ont pas été entendus lors du processus judiciaire. « En tous les cas, pour une sortie de crise, la justice et les coutumiers devraient pouvoir se parler pour s’entraider. Ne serait-ce que pour que les juges écoutent les coutumiers sans être tenus par leurs témoignages dans la prise de décision », recommande Marouan Tolé Sagnon. Pour une solution définitive et durable à ce conflit, le chef de Karaborola suggère d’autres voies et moyens. « Comme je le constate avec amertume, le conflit foncier de Kangounadéni reste entier malgré les différentes décisions de justice. Pour que la décision de justice soit appliquée, il va falloir expulser ceux qui ont perdu le procès. Mais je connais nos traditions. On va les expulser, on va les enfermer, mais lorsqu’ils vont sortir de prison, ils reviendront sur ces terres où ils trouvent leur pitance quotidienne. Je ne dirai pas non plus de ne pas respecter la décision de justice. Seulement, je suggère que l’on puisse régler autrement la question afin de préserver le vivre-ensemble », préconise le garant des us et coutumes de Karaborola. C’est le souhait de Sanlé Poinou Salifou Sory qui pense plutôt à un règlement par les coutumiers que par la justice conventionnelle. « Nous souhaitons la fin de cette crise pour un retour de la paix. Pour cela, il faut transférer le dossier au chef de Karaborola qui pourra trouver une solution consensuelle entre les deux camps », souhaite-t-il. Quant à Adama Sory, son souhait est de rentrer en pleine jouissance de ses terres conformément à la décision de justice. « C’est par la force que l’on veut me déposséder de mes terres. Sinon la loi a montré que j’en suis le propriétaire et je veux que ce soit ainsi », martèle Adama Sory.

 

 

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