Crise sécuritaire au Mali : les enfants déplacés de Tentembougou face aux défis de la scolarisation

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La crise sécuritaire enclenchée au Mali en 2012, a affecté le système éducatif d’une grande partie du territoire entraînant la fermeture des écoles et le déplacement des enfants (filles et garçons) scolarisés et scolarisables. Cet état de fait qui se caractérise par le traumatisme chez les enfants, le manque d’infrastructures, le manque de personnel, le manque de moyen des parents, constituent les défis majeurs pour l’éducation pourtant, un des droits fondamentaux de l’enfant. Face à cette situation, des efforts sont consentis par les parties prenantes avec cependant des gaps à combler.

Selon ONU Infos, plus de 1500 écoles au Mali sont fermées ou non fonctionnelles à la date du 26 septembre 2023 privant ainsi un demi-million d’enfants d’éducation. La région la plus affectée est celle de Mopti avec 43% des écoles fermées pour 283 800 élèves et 5 676 enseignants touchés. Les enfants déplacés de Tentembougou sont arrivés de cette région.  Comment les parties prenantes s’organisent-elles face à ces défis. Hama Dicko, le responsable du camp de Tentembougou laisse entendre qu’à leur arrivée sur le site de Tentembougou en début 2022, leurs enfants n’avaient pas accès à l’école et cela pendant six mois. « Nous avons demandé de l’aide auprès du développement social qui s’occupe de notre site pour que nos enfants puissent retrouver le chemin de l’école mais en vain. Et à chaque fois qu’on reçoit la visite des ONG ou d’autres personnes de bonnes volontés, nous leur faisons la demande », a-t-il dit. Et d’ajouter : « Vu leur silence, nous avons pensé à construire un hangar pour en faire une école medersa pour que les enfants puissent apprendre quelque chose. Mais la question d’enseignant s’est posée. C’est à partir du mois d’avril 2023 que nous avons pu avoir un enseignant temporaire (élève de 10ème année) venant du village voisin Mountougoula. Pour la prise en charge de l’enseignant, une cotisation de mille franc CFA par enfant et par mois a été instituée. Malgré cela, tous les enfants n’ont pas accès à l’école compte-tenu du manque de moyen des parents à s’acquitter de ce montant.  Actuellement, les enfants reçoivent les cours en langue arabe associé au cours coranique ». M.Dicko précise en outre qu’ils ont  initié un système à double division avec la 1ère et la 2ème année dans la même classe et pour le même enseignant. « Nous avons démarré avec deux bancs et deux tableaux. Cette année 2023, nous avons pu avoir six bancs. Force est de constater que les enfants ont perdu le niveau depuis notre arrivée pire encore, l’enseignant actuel n’est pas qualifié. Nous souhaiterons que nos enfants aillent à une grande medersa, mais sans moyen nous n’y arriverons pas car la grande medersa est à 15 km de notre site. Nous demandons à toutes les personnes de bonnes volontés et aux ONG, de nous venir en aide car nous sentons que nos enfants ont un avenir incertain chose qu’aucun parent ne souhaite » explique-t-il. 

Les difficultés techniques qui émaillent l’action pédagogique

Younoussa Diakité, l’enseignant de l’école arabe, abonde dans le même sens soulignant que  les difficultés qu’ils traversent en tant qu’enseignants,s’articulent autour du manque d’infrastructures dans la mesure où ils n’ont qu’un seul hangar et en mauvais état pour deux classes, du manque de tables-bancs où les enfants sont obligés de tenir les cahiers et les ardoises dans les mains pour écrire, du manque de bureau d’enseignant où  les effets sont à même le sol, du manque de moyens financiers pour les parents à s’acquitter régulièrement de leur cotisation mensuelle . Par manque de moyens financiers dit-il, le recours à un second enseignant n’a pas été possible.  « Je ne suis pas enseignant de profession, je suis élève en 10ème année bientôt prêt à abandonner ces enfants pour aller continuer mes études. En termes d’effectif, au niveau de la medersa, nous avons 48 élèves dont 19 filles, 17 garçons en 1ère année et 9 filles, 3 garçons en 2ème année. Quant à l’école classique, nous avons 5 élèves dont 3 filles et 2 garçons » a-t-il tenu à préciser.

Youssouf Arama, directeur de l’école classique d’accueil de Tentembougou, donne aussi des explications : « A l’école privée Gnandioma Dembélé, vu la situation que vivent les parents déplacés par la guerre, l’initiative a été prise d’accueillir les enfants dans un établissement. Grâce à la sensibilisation, les parents ont été convaincus d’inscrire leurs enfants ». Selon lui, les conditions d’accès à l’éducation des enfants, ne sont pas compliquées. Si un parent veut inscrire son enfant chez nous et qu’il n’a pas les moyens, nous laissons tomber les frais d’inscription s’élevant à 3 500F. En plus, nous avons ramené les frais mensuels de scolarisation à 2 000 fCFA en termes de contribution ». Il a précisé que certains enfants n’ont pas d’acte de naissance à cause de leur déplacement brusque. De ce fait, son école sous l’autorisation des parents, a pris l’initiative pour faire établir des actes de naissance pour chaque enfant inscrit.

Oumou Diallo, une élève, est contente de retrouver le chemin de l’école. Elle demande à toutes les personnes de bonne volonté de leur venir en aide pour leur scolarisation, car, dit-elle pour pouvoir apprendre, il faut des moyens de base et eux, n’en ont pratiquement pas ». « L’école où je fréquentais est différente de celle d’ici car il n’y avait pas manque d’enseignant ni de kits scolaires, mais c’est le contraire ici. Imaginez une seule salle avec deux classes de niveau différent » a-t-elle expliqué.

Oumou Diallo

Une situation qui impacte sur les enfants

Pour le sociologue Bakary Koïta, cette crise peut avoir des impacts importants sur les capacités de scolarisation des enfants déplacés, tant sur les filles que les garçons. Les déplacements forcés, dit-il, peuvent entraîner une interruption de l’éducation, exposant ces enfants à un risque accru de retard de leur niveau. Les filles peuvent être selon ses dires, « particulièrement vulnérables en raison de normes culturelles, de barrières économiques et de risques accrus de mariage précoce ». Il a indiqué également que les perturbations sociales peuvent également influencer négativement la volonté d’aller à l’école pour les garçons, compromettant ainsi leur avenir de devenir cadre de la société.

Pour favoriser la scolarisation des enfants déplacés en cette période de crise, il recommande les mesures essentielles suivantes : « La création d’infrastructures éducatives temporaires, l’établissement des écoles provisoires dans les zones touchées par le conflit pour assurer un accès immédiat à l’éducation, la fourniture des subventions ou des bourses pour alléger les pressions économiques sur les familles déplacées ». Chose qui peut de son avis, encourager la scolarisation continue ; la mise en place des services de soutien émotionnel et psychologique pour aider les enfants à surmonter les traumatismes liés à la crise.

Selon M Koïta, ces mesures ne pourront être réalisées efficacement que dans une synergie d’action des acteurs nationaux et internationaux de l’éducation afin de faciliter la mobilisation des ressources nécessaires à cet effet.

Pour sa part, Gaoussou Coulibaly, Conseiller Pédagogique de CAP lui, affirme qu’ «  une politique nationale est développée et mise en œuvre dans les zones concernées par la crise. « Nous pouvons citer comme grandes lignes de cette politique, la création et l’animation d’un cluster éducation, le développement d’une stratégie d’intervention et plan d’action commun, la création d’un cadre de réflexion continue pour le relèvement du secteur de l’éducation ».

Il reconnait par contre que des efforts ont déjà été consentis comme le suivi des mouvements des acteurs scolaires à travers le cluster éducation, le redéploiement des enseignants et la réinsertion des élèves déplacés dans certaines zones ; la réalisation d’infrastructures (salle de classe) temporaires dans certains camps de déplacés. Ces mesures combinées peuvent, selon lui, contribuer à créer un environnement propice à la scolarisation des enfants déplacés, promouvant ainsi le développement à long terme de la société.

Intervenant dans le camp depuis neuf (9) mois, François d’Assise Coulibaly, agent humanitaire, reconnait la non-prise en compte de l’éducation dans les différentes interventions. Il explique également que l’éducation arrivait en 4ème priorité après les vivres, les abris et la santé. « L’éducation en urgence n’étant pas notre spécialité et non inscrite dans notre politique de réponse d’urgence, notre intervention n’a pas pris en compte les aspects de scolarisation » dit-il et d’ajouter qu’ils sont au regret de constater qu’aucune action de réponse n’a été faite dans ce sens à notre dernière visite au camp.

Malgré les efforts consentis sur le plan national, les enfants, filles et garçons du camp des déplacés de Tentembougou, restent un cas particulier. Cet état de fait devra ouvrir une manche de réflexion pour les médias, les ONG, les acteurs de l’éducation et même les plus hautes autorités de l’Etat malien. L’éducation étant un des droits fondamentaux de tous les enfants, ceux du camp de Tentembougou ne doivent pas faire exception.

 

Ce reportage a été réalisé par Djogouady Elisabeth TRAORE du Journal L’annonceur de Bamako/Mali/Niamakoro Cité Unicef, dans le cadre du partenariat réseau SKBO –Deutswelle Akademie avec le financement de la Coopération allemande – BMZ

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