Bobo Dioulasso, la capitale économique du Burkina Faso, connaît depuis quelques années un accroissement exponentiel du nombre de mendiants dans ses artères. Malgré l’interdiction de la mendicité et les mesures prises pour insérer les mendiants dans le tissu socioéconomique, la pratique subsiste, résiste et, dans certains cas, reprend de plus belle. Zoom sur un phénomène qui a des relents historiques, culturels, économiques et religieux.
Mercredi 23 octobre 2024, il est 10h sur le boulevard de la Révolution à Bobo Dioulasso. Au carrefour, non loin de la grande station d’essence, la rue grouille de monde comme à l’accoutumée. Charretiers, motocyclistes, piétons, automobilistes et taximen vaquent à leurs occupations. Quand le feu tricolore passe au rouge, une demi-douzaine de mendiants se ruent vers les usagers de la route pour demander leur pitance. Certains arrivent à toucher le cœur des passants, d’autres sont chassés comme des malpropres. Mais point de découragement. Les gamins tendent la main à chaque arrêt et quittent précipitamment la chaussée quand le feu tricolore redevient vert. Moumouni, âgé d’à peine 9 ans, qui fait office d’aîné et de leader, affirme que ses camarades et lui ont quitté Ouahigouya pour Sya à cause de l’insécurité. Le garçonnet dit gagner environ 500 F par jour. Si Moumouni et sa bande préfèrent rester sur place pour attirer la sympathie des passants, ce n’est pas le cas de tous les mendiants.
Au secteur 22, à Nasso, aux environs de midi, Hamidou Sawadogo (14 ans) et Soumaïla Ouédraogo (12 ans) vont de « six mètres » en « six mètres » pour accroître leurs chances de remplir leurs sébiles. Pour l’instant, la moisson ne semble pas très bonne. Soumaïla, vêtu d’un long boubou bleu, les pieds nus, touchait sans cesse le quart de kilogramme de riz logé au fond de sa boîte. Il compte cuisiner dans la soirée ce présent
qui lui a été offert par une dame. Son binôme, Hamidou, porte fièrement, comme sous-chemise, une veste blanche pour femme, mais ayant changé de couleur à cause du manque d’hygiène. Ces deux enfants, originaires de Solenzo, disent gagner entre 500 et 1000 F par jour. Les sommes gagnées leur permettent de s’acquitter chacun d’une contribution hebdomadaire de 2500 F CFA auprès de leur maître coranique, le reste étant réservé aux dépenses élémentaires.

La mendicité à grande échelle
Les deux situations décrites plus haut ne sont que la face visible de l’iceberg, tant le phénomène de la mendicité a atteint des proportions non négligeables à Bobo-Dioulasso. Partout dans les gares, aux carrefours, aux abords des mosquées et des marchés, dans les maquis et restaurants, les mendiants ont pris place, sans oublier ceux qui viennent frapper aux portes comme pour réclamer leur dû. Ibrahim
Ouédraogo, taximan, se dit exaspéré par la situation. « C’est vrai, nous sommes tous des enfants de pauvres, mais il faut revoir dèh. On peut aider les handicapés. Mais ceux-là qui ont des bras et des yeux doivent aller travailler. Sinon, les mendiants courent partout et provoquent des accidents », dit-il. Pour le parqueur Mohamed Konaté, les enfants mendiants ont besoin d’aide. « Il y en a qui n’ont pas de parents.
D’autres ne savent pas où aller. Donc, il faut les laisser demander un peu, un peu à manger », se défend-il.

Adama Ouattara, agent de liaison, pense que la police doit intervenir quotidiennement dans la rue pour chasser les mendiants, et non le faire occasionnellement.« La vie est dure. Moi, mon argent, je ne le donne pas à tout le monde. Si c’est un vieux, une grand-mère ou un aveugle, d’accord. Le reste, il faut se débrouiller ». Pour Gnanou Tamata, agent commercial, la présence des mendiants nuit à l’image de la ville. Elle pointe aussi la responsabilité des parents qui délaissent leurs enfants dans la rue.

Que faire ?
Mlle Gnanou invite les parents à recourir aux méthodes contraceptives pour ne pas avoir de nombreux enfants dont ils ne pourront pas s’occuper. En avril 2024, la noyade d’un enfant qui avait échappé à la vigilance de sa mère mendiante a été la goutte d’eau de trop, ce qui a conduit la commune de Bobo Dioulasso à prendre un arrêté pour
interdire la mendicité. Des cars ont été affrétés pour ramener des centaines de mendiants originaires d’un pays voisin chez eux. D’autres ont simplement été déguerpis.
Selon Safiatou Lingani, directrice de la promotion du genre et de l’action sociale de la commune de Bobo Dioulasso, on constate une nette amélioration. Selon elle, avant cette décision, toutes les grandes rues étaient pratiquement occupées par les mendiants. « Ils s’exposaient eux-mêmes ainsi qu’aux accidents et exposaient aussi les riverains. Mais actuellement, si vous faites le tour de la ville, vous verrez qu’ils ne sont plus aussi nombreux », assure Mme Lingani.

promotion du genre et de l’action sociale de la commune de Bobo Dioulasso
Safiatou Lingani rappelle qu’avant l’interdiction de la mendicité, il y a eu des campagnes de sensibilisation et des formations en teinture et saponification. Elle ajoute que beaucoup de mendiants et de mendiantes ont saisi l’occasion pour sortir de la pratique, tandis que d’autres ont refusé. « Nous continuons à les sensibiliser, mais si à un certain moment, ils refusent toujours, nous serons obligés de faire appel aux agents de sécurité », explique la directrice.
Pour El Hadj Amadou Sanogo, vice-président de la communauté musulmane des Hauts-Bassins, il faut appréhender le phénomène de la mendicité sous les paramètres sociaux, spirituels et économiques. D’après El Hadj Sanogo, ce ne sont pas toutes les branches de l’islam qui encouragent les enfants à quitter leurs parents pour aller apprendre la religion chez un maître coranique. De son avis, tous les maîtres coraniques actuellement en exercice à Bobo Dioulasso viennent d’autres régions telles que le Sahel, la Boucle du Mouhoun, le Centre-Est ou le Centre-Nord. Il évalue entre 3000 et 4000 le nombre d’enfants dans ces foyers coraniques.

Pour ce leader religieux, il est temps de moderniser « cet enseignement populaire » voulu par une partie de la population. Il plaide pour leur transformation en écoles franco-arabes qui offrent plus de perspectives en termes d’insertion socio-professionnelle. En termes de solutions, El Hadj Amadou Sanogo appelle surtout les parents à prendre leurs responsabilités, car il est inconcevable d’abandonner ses enfants dans un foyer coranique sans se préoccuper de ce qu’ils vivent au quotidien. Il exhorte l’État à laisser de côté « les émotions et la sensibilité religieuse » pour apporter des solutions définitives au problème.
Hamadou Hamed DIALLO