Conflits liés à l’exploitation de la mare de Guidimouni : la cohabitation difficile entre les exploitants et les crocodiles

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La commune de Guidimouni abrite une des plus grandes mares du Niger, autour de laquelle se sont développées d’importantes activités économiques dont le maraîchage, la pêche, la chasse et bien d’autres. Ces activités qui constituent l’épine dorsale de l’économie de la commune, sont menacées du fait de la prolifération des crocodiles dans la mare. Ces animaux qui sont protégés par loi, causent d’innombrables dommages aux exploitants de la mare. En effet, ils attaquent le bétail, détruisent les cultures et dévorent les poissons ainsi que d’autres ressources halieutiques. Malgré le danger qu’ils représentent pour la survie des riverains, ces derniers ne peuvent pas les abattre car ce sont des espèces protégées.

Située dans la région de Zinder, plus précisément dans le département de Damagaram Takaya, la commune rurale de Guidimouni est célèbre pour la mare qu’elle abrite. Les produits maraîchers issus de cette mare alimentent la ville de Zinder (deuxième ville du Niger) ainsi que d’autres localités importantes comme Mirriah, Guidiguir, Gouré… De même, la faune riche et variée de cette mare constitue une importante source des revenus aussi bien pour la commune que pour les exploitants. Cependant, le nombre sans cesse croissant de crocodiles dans la mare est à la base d’un conflit qui oppose la direction départementale de l’environnement et les exploitants. Animaux, carnivores, les crocodiles se nourrissent exclusivement de la faune aquatique, notamment les poissons et les oiseaux.

Mais très souvent, ils s’attaquent aux hommes et aux animaux qui s’abreuvent dans la mare. Selon Mahamane Salah Magagi, président de l’association des éleveurs de Guidimouni, rien que pour l’année 2024, les crocodiles ont tué plus de vingt (20) gros et petits ruminants, sans que les propriétaires des animaux soient dédommagés. Initialement, il n’y avait des crocodiles dans la mare de Guidimouni. Selon le Colonel Idrissa Mahamane, directeur régional de l’environnement et de la lutte contre la désertification de Zinder : « le peuplement des crocodiles dans la mare de Guidimouni a commencé en 1995, avec l’introduction de deux (02) couples, issus de la mare de Mela Douaram, une mare située dans le troisième arrondissement communal de Zinder. Depuis lors, les crocodiles n’ont pas cessé de se reproduire. Aujourd’hui, leur nombre dépasse largement deux cent (200) individus ».

Conformément à la loi N° 98-07 du 29 avril 1998 fixant le régime de la chasse et de la protection de la faune au Niger, les crocodiles sont une espèce protégée. Toute action de nature à porter atteinte à leur survie est réprimée. Les contrevenants s’exposent à des sanctions allant de l’amende à l’emprisonnement. A Guidimouni, cette loi a eu à s’appliquer sur un bon nombre d’exploitants de la mare, qui se sont pris aux crocodiles. Harou Adamou, un agriculteur exploitant un périmètre aux alentours de la mare de Guidimouni fait partie des personnes sur qui la loi portant sur le régime de la chasse et de la protection de la faune au Niger, a été appliquée.

Il raconte en ces termes : « il y a deux ans, mon jeune fils Habibou, âgé de 16 ans et moi étions en train d’arroser les cultures dans mon jardin. C’était Habibou qui puisait l’eau dans la mare à un endroit qui, habituellement n’était pas infesté de crocodiles. Par malchance, ce jour là, un crocodile avait repéré un oiseau qui s’abreuvait au même endroit. Sans prêter attention,Habibou était rentré dans l’eau et le crocodile l’a attaqué. Sérieusement blessé, Habibou n’a eu son salut que grâce à une évacuation sur Zinder. Cependant, malgré tout, il a perdu l’usage de son bras droit. Fou de rage, j’avais décidé d’abattre tout crocodile qui s’approchait de mon périmètre. J’avais tenu promesse puisque j’en ai tué un. Ce qui m’a valu une détention dans les locaux de la police. Après jugement, j’ai écopé d’une peine de deux ans de prisons et d’une amende. Mais après six mois j’ai été relâché. Ce qui me fait mal, c’est que jusqu’aujourd’hui, nous n’avons pas été dédommagés suite à l’attaque subie par mon fils ».

La plupart des exploitants de la mare de Guidimouni sont favorables à la réduction du nombre des crocodiles. C’est le cas de Hadi Badamassi, un pêcheur qui s’exprime en ces termes : « ces animaux nous empêchent de bien mener notre activité. Ils sont nombreux et mangent une quantité importante de poissons qui sont dans la mare. Je ne connais aucune autre activité que la pêche. Cependant, le fait que les crocodiles nous attaquent et mangent les poissons, pèse énormément sur notre capacité économique. C’est à peine que nous arrivons à subvenir aux besoins de nos familles. Et le plus marrant, c’est que nous n’avons pas le droit de les tuer au risque d’être déferré à la prison. Je lance vraiment un appel aux autorités pour qu’on nous autorise à les diminuer ». Pour l’instant, cette solution n’est pas envisageable, selon la direction régionale de l’environnement et de la lutte contre la désertification qui estime que malgré l’existence et l’application stricte de la loi 98-07 du 29 avril 1998 fixant le régime de la chasse et de la protection de la faune au Niger, les crocodiles continuent de faire l’objet d’exploitation abusive, surtout dans le domaine de l’artisanat et de la pharmacopée traditionnelle. Ils sont chassés et exportés vers le Nigéria, le Tchad et dans d’autres Etats de l’Afrique de l’Ouest et du Centre. La direction estime que sans ces mesures de protection, il y a longtemps que les crocodiles seraient disparus du Niger. C’est le cas des vautours qu’on ne rencontre pratiquement plus dans le pays.

Pour trouver une solution pacifique à cette cohabitation difficile, en mars 2023 un forum organisé sous l’égide du projet ‘‘Jagoranci’’, mis en œuvre par Counterpart international, avait réuni tous les acteurs concernés par le conflit (pêcheurs, exploitants agricoles, éleveurs, direction de l’environnement, autorités administratives et coutumières…). Au sortir du forum, un comité chargé de réfléchir sur des solutions apaisées a été mis en place. Cependant, les solutions proposées par le comité tardent encore à être appliquées.

Reportage est réalisé par Aboubacar Ibrahim Katiella dans le cadre du fonds d’appui à la production des reportages JsC, avec l’appui du CRPS et de la DW Akademie.

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