Gestion du foncier à Saaba: L’aménagement de terrains plombe la cohésion sociale

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La gestion des parcelles de la zone SONATUR de Saaba a créé une crise foncière sans précédent.

La Société nationale d’aménagement des terrains urbains (SONATUR), en collaboration avec la commune rurale de Saaba, à l’Est de Ouagadougou, a entrepris en 2017, l’aménagement de terrains dans le village de Kalsin. Seulement, l’opération compromet dangereusement, depuis plusieurs mois, la quiétude et la cohésion sociale dans cette bourgade, car de nombreux habitants estiment avoir été trahis.

L’urbanisation galopante au Burkina Faso a fait et continue de faire des lots de mécontents parmi les populations résidentes. La dernière en date est la gestion des parcelles offertes par la Société nationale d’aménagement des terrains urbains (SONATUR) à titre d’indemnisation des vastes superficies qu’elle a acquises dans le village de Kalsin, commune de Saaba, à l’Est de la capitale Ouagadougou.

Dans ce nouveau site de relogement, les propriétaires terriens en veulent à cette société parce qu’elle n’a pas respecté, selon eux, ses engagements. Ils reprochent également au désormais ex-maire Joseph Dipama, d’être de mèche avec la SONATUR pour les spolier de leurs terres.

Mais comment en est-on arrivé là ? Des témoignages recueillis auprès des populations, le 1er mars 2022, il ressort que c’est en 2017 qu’est né le projet d’aménagement de terrains à Kalsin. Il s’agissait, dans un premier temps, de mobiliser des superficies auprès des propriétaires terriens et dans un second temps, leur rétrocéder un certain lot de parcelles, une fois l’aménagement terminé.

Des explications de Dénis Koudbila Zagré, 70 ans, le projet était si ambitieux que tout le monde a adhéré. Pour ce faire, il dit avoir lui-même cédé environ 27 ha de son champ. Rasmané Zoungrana affirme, quant à lui, avoir libéré 4,5 ha. De la même manière, les autres propriétaires terriens ont emboîté leur pas.

Toutefois, rappelle Rasmané Zoungrana, ils ont posé des conditions qui ont été acceptées par le maire de l’époque, Joseph Dipama. Au nombre de celles-ci, il y avait l’obligation de les installer dans le même quartier et d’offrir à chacun six parcelles de 300 mètres carrés sur chaque hectare cédé. C’était donc sur cette base que devait se dérouler l’opération.

“Climat délétère”

Et c’est le maire en personne qui aurait effectué les démarches auprès des propriétaires pour avoir les terrains. Contre toute attente, se désolent ces derniers, les règles du jeu ont changé au cours du match. Ce lotissement qui s’apparentait à une initiative de la mairie devient subitement une opération de la SONATUR. A la vue des techniciens de cette société, certains ont commencé à douter de la bonne foi du maire. « Nous nous sommes entendus avec le maire pour le lotissement, ce n’est pas avec la SONATUR !», dénonce Dénis Koudbila Zagré.

Dénis Koudbila Zagré affirme que les propriétaires terriens restent toujours ouverts au dialogue en vue de trouver une sortie heureuse à la crise.

Face à ce climat délétère, les propriétaires terriens déclarent avoir sollicité l’aide du maire pour rencontrer les responsables de la SONATUR en vain. « Comme il a eu ce qu’il voulait et sait maintenant que nous avons les pieds et les mains liés, il refuse de nous recevoir », s’énerve Etienne Zagré, propriétaire terrien.

Au moment du bornage, assure Athanase Zagré, un autre propriétaire terrien, la tension est montée d’un cran. Et pour cause ? Des parcelles de 150 mètres carrés sont dégagées au lieu de 300 mètres carrés.Les propriétaires terriens tentent une dernière fois de recadrer les techniciens sur le non-respect des dimensions des parcelles.

«Nous avons décidé de suspendre l’opération mais les techniciens ont rassuré que ces parcelles ne sont pas à nous, que les nôtres respecteraient les clauses », note Athanase Zagré. De toute évidence, Rasmané Zoungrana estime que ce lotissement est entaché d’énormes irrégularités et foule aux pieds les intérêts des propriétaires terriens.

Pour Athanase Zagré, le manque de transparence dans la conduite du processus conforte sa position selon laquelle les acteurs n’étaient pas animés de bonnes intentions. Il en veut pour preuve, leur mise à l’écart dans l’élaboration du protocole d’accords dont le contenu n’a été dévoilé aux propriétaires terriens que le jour de sa signature.

«Pour l’adoption du protocole d’accords, ils ont appelé les vieux qui ne savent ni lire ni écrire en les flattant que ce sont les documents des terrains et ils ont signé sans rien comprendre. C’est quand nous avons reçu une copie du document que nous nous sommes rendu compte que nous avons été trahis », explique Athanase Zagré. A l’écouter, en aucun cas, ce document n’a fait l’objet de discussions avec les propriétaires terriens.

Selon des indiscrétions, sur près de 4 000 résidents, seulement 1 959 personnes ont été attributaires à raison de six parcelles de 150 mètres carrés par hectare au lieu de 300 mètres carrés comme convenu au départ.

Pendant que certains sont toujours en attente de leurs parcelles, des non-résidents sont attributaires. Pour preuve, soutient Jérôme Yanogo, des individus viennent nuitamment mettre de la peinture sur les bornes de manière à pouvoir identifier facilement leurs parcelles.«Le jour où je vais surprendre quelqu’un dans mon champ en train de s’adonner à cette pratique, il saura de quel bois je me chauffe », avertit-il.

Une pratique devenue monnaie courante dans la zone et qui risque, si rien n’est fait, d’embraser le climat social déjà délétère.«J’ai pris des renseignements à la SONATUR mais il m’est revenu qu’ils ne sont pas au courant. J’attends ces individus de pied ferme», s’offusque Rasmané Zoungrana.

 “De la vente des parcelles”

Depuis l’aménagement du site, la mairie a formellement interdit aux propriétaires terriens de pratiquer des cultures en hauteur  dans ces espaces. Cette situation semble avoir privé plusieurs d’entre eux de leur seul moyen de subsistance qu’est la terre.

L’instinct de survie a finalement poussé certains propriétaires terriens à vendre les parcelles de 150 mètres carrés qu’ils ont pourtant refusées. A l’évidence, Etienne Zagré, propriétaire terrien du village de Tamsé, se demande comment ils vont nourrir les membres de leurs familles, les soigner et envoyer leurs enfants à l’école s’ils ne peuvent plus cultiver leurs terres. « C’est la raison pour laquelle nous vendons les parcelles», se justifie-t-il. Il ajoute qu’avant d’en arriver là, les propriétaires terriens ont tapé à toutes les portes pour demander de l’aide. «Nous avons sollicité un appui du maire en vivres mais il n’a pas donné suite à notre requête», s’indigne-t-il.

Toutefois, à cause des intimidations, les nouveaux acquéreurs ne sont pas autorisés à construire. Les propriétaires terriens, se sentant floués, ne semblent plus faire confiance à personne. Pour eux, toutes les personnes impliquées dans cette affaire sont mouillées jusqu’au cou. Approché, le Conseiller villageois de développement (CVD), Jonas Zoungrana, s’est mis dans tous ses états sous prétexte qu’il n’est nullement informé de la venue d’un journaliste dans le quartier. «Si votre démarche visait à rechercher la vérité, vous n’auriez pas dû venir à l’improviste », rétorque-t-il. Toutes nos tentatives d’explication sont restées vaines. La tension reste toujours vive dans cette commune. En décembre 2021, des mécontents sont allés déterrer des bornes.

Deux suspects ont été appréhendés et déférés à la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou (MACO). Le 2 mars 2022, s’est ouvert leur procès au Palais de justice de Ouagadougou. A l’issue du jugement, ils ont été purement et simplement acquittés. Des manifestants avaient même prévenu qu’ils règleront cette crise à leur manière au cas où les autorités ne réagissaient pas. En réponse aux multiples menaces, les ministères en charge de l’administration territoriale et de l’habitat ont publié un communiqué conjoint le 14 septembre 2021 suspendant jusqu’à nouvel ordre, toutes les opérations foncières entreprises par la SONATUR en collaboration avec la commune de Saaba.

Toutes les démarches que nous avons entreprises pour entendre la version du maire Joseph Dipama sont restées infructueuses. Après plusieurs appels téléphoniques sans succès, nous nous sommes déplacés à son domicile en décembre 2021 sans pouvoir le rencontrer. Nous avons également saisi son protocole, mais rien n’y fit.

Les propriétaires terriens accusent l’ancien maire Joseph Dipama d’avoir abusé de leur confiance en détournant leurs terres au profit de la SONATUR.

Notons que M. Dipama n’est plus maire parce que les conseils municipaux ont été dissous, après le coup d’Etat du 24 janvier 2022. Du côté de la SONATUR, le service communication dit toujours attendre le rapport d’audit et se réserve le droit de se prononcer sur ce sujet. La direction de la communication du ministère en charge de l’habitat s’inscrit aussi dans la même dynamique.

Le directeur de la communication et de la presse ministérielle, Abdoulaye Dianda, que nous avons contacté nous a répondu en ces termes : « La SONATUR a son service de communication qui peut très bien vous faciliter les choses. Quant au rapport d’audit, il n’est pas encore disponible et j’avoue  que je ne sais pas à quel niveau il se trouve».

En lui faisant savoir que la SONATUR a déjà été contactée, il revient à la charge : «Oui. Puisque le processus n’est pas à terme et le sujet est assez sensible avec les manifestations hostiles ». Quoi qu’il en soit, les habitants  sont disposés à renouer le fil du dialogue en vue de trouver des solutions à cette crise. « Nous demandons aux autorités de réparer les injustices que cette société a fait subir aux propriétaires terriens», supplie JérômeYanogo.

A l’entendre, ce bras de fer n’arrange personne. C’est le même sentiment chez Etienne Zagré qui appelle l’ex-maire de Saaba à la rescousse. «C’est lui qui peut résoudre ce problème », estime-t-il. « Nous sommes ouverts à la négociation », renchérit Rasmané Zoungrana.

Ouamtinga Michel ILBOUDO

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